Russ and Daughters Press

Le Figaro

October 10, 2008


Hier quartier d'immigrants, de pauvres, de clochards et de junkies. Aujourd'hui, quartier chic, où l'on fait la fête.

La stretched limo blanche, immatriculée Jacky 888, garée en double file, est décorée de peluches Hello Kitty accrochées à la calandre. D'autres sont parsemées de cocardes en rubans de couleurs. Les mariées en robe acrylique font la queue chez le coiffeur pour le dernier nuage de laque avant la cérémonie. On se marie par paquets de cinq dans Chinatown, sauf qu'ici, c'est le Lower East Side, à deux blocks de la « frontière » sur Canal Street. Sur Hester Street, titre d'un film (1975) emblématique consacré à la communauté juive, plus une seule enseigne en caractères hébraïques : la rue est passée aux idéogrammes et les falafels sont remplacés par des soupes de nouilles.

Dans l'histoire de New York, le Lower East Side (L. E. S.) est le Gateway of America (porte de l'Amérique). C'est par ce quartier qu'ont toujours transité les immigrants. Par ces rues étroites ont échoué toutes les vagues de malheureux fuyant leurs pays. Pour comprendre, il faut visiter le Tenement Museum, véritable plongée dans la vie de ces familles qui mettaient leur dernier espoir dans un nouveau monde dont le premier abord était une foule grouillante et dépenaillée, vivant dans des immeubles insalubres. D'abord les Allemands, dans les années 1860, qui valurent au quartier le nom de Klein Deutschland (Little Germany). Puis les Juifs ashkénazes, venus d'Allemagne, de Pologne, de Lituanie, qui imprimèrent au quartier ses traits distinctifs, dont ne subsistent aujourd'hui que quelques boutiques. La plus remarquable est Russ &Daughters, appetizing store depuis 1914. Concept typiquement new-yorkais, découlant directement des règles talmudiques, l'appetizing store est l'équivalent du Delicatessen pour tout ce qui est poissons fumés, marinés et laitages. D'autres adresses gardent ce parfum d'europe centrale : Katz Deli, au coin de Allen et East Houston, où se dégustent depuis 1888 des sandwichs chauds au pastrami, et Yonah Schimmel's, le roi de l'authentique knish (boule de pâte farcie de pomme de terre, d'oignons ou de viande hachée) depuis 1910, une expérience plus culturelle que gastronomique ! Ensuite vinrent les Italiens, les Russes, les Porto-Ricains et les Dominicains.

Dans ce quartier en constante évolution, les cultures se superposent et se mêlent. Thaddeus Rutkowski, habitant du L. E. S. et écrivain *, en est un bon exemple : de père polonais et de mère chinoise, il a épousé une femme juive et quand il n'écrit pas, il participe à des compétitions de slam, mode venue de Chicago, apportée par les Porto-Ricains au Nuyorican Poets Café de East Village. Parallèlement, il s'adonne à la passion de ce quartier plus intellectuel qu'il n'y paraît : il donne des lectures publiques de ses oeuvres dans les cafés du quartier, comme le Verlaine ou le Teany, le petit salon de thé propriété de Moby sur Rivington.

Pour être précis, le coeur du L. E. S. bat entre Allen à l'ouest et Essex à l'est, East Houston au nord et Canal au sud, avec le maximum d'activités au coin de Orchard, la meilleure rue pour les bagages et le cuir pas cher, et Broome. C'est là que se trouvent les immeubles typiques en briques avec escaliers de secours sur la façade, réhabilités block par block, classés et en voie de gentryfication. Aujourd'hui, les 4 x 4 de luxe sillonnent les rues, les ateliers de confection sont remplacés peu à peu par des appartements pour bobos dont le mètre carré se loue aussi cher que dans le Upper East Side.

Ce sont les artistes un peu fauchés qui sont venus en éclaireurs dans ce quartier, comme ils l'avaient déjà fait à Soho et Chelsea d'où boutiques de luxe et condos de beautiful people les ont chassés. C'est à eux que l'on doit l'installation de galeries, des petites comme Eleven Rivington, Salon 94 et Museum 52 du côté de Freeman Alley, mais aussi celle de Hauser &Wirth, la célèbre galerie de Zurich, sur Broome. Le plus étonnant est la construction du New Museum sur ce Bowery de sinistre mémoire. L'époque où il ne faisait pas bon s'y promener, surtout de nuit, à cause des clochards et des junkies, est bien révolue et s'il est difficile de s'enthousiasmer pour l'architecture de Kazuyo Sejima et Ryue Nishizawa, qui rappelle un empilement de boîtes, ou pour ses collections, c'est l'édification d'un musée aussi ambitieux que celui-ci à cet endroit précis qui crée l'événement.

Le « Jewish Daily » remplacé par des condos pour stars de la mode

Stupéfiant aussi, L. E. S. est devenu le centre de la vie nocturne new-yorkaise : les restaurants et bars sur Rivington, Broome, Essex, Clinton, Ludlow et Bowery ne désemplissent pas. Nombreux sont les restaurants et les bars où un DJ est aux platines, quand ce n'est pas un petit orchestre qui vient jouer en live. Schiller's n'est pas le premier à s'être installé ici, mais il symbolise bien le style du quartier : jeune, bohème, bon et sans chichi à l'image de Riad Nasr, le chef, qui officie dans les restaurants de Keith McNally, dénicheur de tendances hors pair et propriétaire de Balthazar à Soho et Pastis dans Meatpacker. « La clientèle, plus jeune qu'au Balthazar, vient pour le choix de vins, les cocktails, les menus pas trop chers, mais de bonne qualité. C'est très fashion, avec des filles des magazines et des médias. » Quand on demande à Riad quelle terra incognita reste encore à découvrir pour les artistes toujours fauchés qui vont devoir s'exiler, il finit par lâcher « Hoboken. Brooklyn est déjà pris. » En attendant, il ne sera bientôt plus possible de bâtir d'immeubles de plus de six étages pour sauvegarder l'esprit du quartier, même si les nouveaux habitants sont plutôt Jim Jarmusch au coin de Bowery et de Spring ou Lou Reed sur Canal. Sans oublier tous les mannequins et designers qui s'installent dans le Forward Building, ancien siège du Jewish Daily Forward, grand journal en yiddish


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